Le disciple, l’oiseau et le gourou

Le square est désert et pourtant… pourtant, tout recroquevillé sur le coin d’un banc, je disparais dans ma pelisse d’hiver. Les nuages trépignent au-dessus des murs gris, des rideaux de fer rabattus et des places abandonnées.
En voilà encore quelques uns, les visages chiffonnés de  lassitude et la marche haletante de corps enlacés par mille égarements. Méfiance, suspicion, danger laissent leurs empreintes sur les trottoirs et viennent légitimer mon inquiétude et ma tourmente.

J’en crève de ne pouvoir arracher les voiles de l’incertitude pour me projeter dans un lendemain de plaisirs retrouvés et je serre contre ma poitrine ma musette à rêves. J’en ai tant !! Mais celui du bonheur est mon préféré. Et là, j’en suis à ravaler mes désirs à l’échelle de mes besoins.

L’oiseau tournoie, fiente en perspective. Mais au lieu d’enfoncer la tête dans mes épaules, je la lève. Quelle majesté dans cette grisaille nébuleuse et je ne résiste pas quand ma raison se laisse absorber par cette danse souveraine. Les battements de mon cœur fusionnent avec le  frémissement des ailes, mes pensées s’évaporent sous la caresse des vents, mon souffle s’harmonise au sein de cet espace immense. Détente, calme, doux moment de quiétude avant de retrouver mon siège en pierre. Je saisis ma besace et pour la première fois, je perçois clairement le bruit de mes pas, je ressens une énergie vivifiante parcourir tous mes muscles… je marche… je sais que je marche. Et dans la tiédeur de ma chambre, je réalise que je viens de poser la première pierre de mon rêve du Bonheur.

Image : mimibuzz.com/image/zarbi/grillage-mutant

Le square est paisible et … assis sur un banc, je fume un instant de détente. Les nuages se bousculent au-dessus des murs colorés, des rideaux de fer entrebâillés  et des places ouvertes.

Ah les voilà, quelques paquets au bout des bras et les pieds précipités racontent l’onde tumultueuse des préoccupations qui ravive le bruissement de mon désarroi. Nos souffrances s’accouplent dans la détresse de la confusion et de l’aveuglement. Mes sentiments, si troubles soient-ils sont les vôtres, mes désirs si multiples soient-ils sont les vôtres, mes peurs si  irrationnelles soient-elles sont les vôtres, mes aspirations si contradictoires soient-elles sont aussi les vôtres. Je ne suis pas unique et pourtant,  je n’en suis pas moins là, seul…  seul  mais reflété à l’infini.

La malice heureuse jusqu’au bout des ailes,  le bel oiseau m’invite aujourd’hui au voyage immobile. Je regarde et je vois, j’écoute et j’entends. Sous le feu d’une attention rigoureuse, j’observe : tout se déploie dans la fraîcheur de l’instant. Rien ne dure, rien n’est stable, tout glisse agréablement et simplement sur le fil du temps. L’attachement et son déluge de misères sombre dans les flots de l’impermanence. Et si le passé se dilue dans les tourbillons de ma mémoire c’est pour que la vie pénètre enfin toutes les strates de mon être.

Comment ai-je pu courir après tant de chimères,  comment ai-je pu espérer un seul instant que les biens ou les circonstances extérieures pouvaient assouvir mon insatisfaction ?

Le square est radieux et… mon ami l’oiseau sur l’épaule je déambule au milieu des gens, mêlant mes pas aux leurs, ma respiration à la leur. Les nuages s’effrangent au-dessus des toits, des vitrines chatoyantes et des places fleuries. Je me dois d’être intensément présent pour apprécier les choses telles qu’elles sont, avec un esprit généreux, joyeux et équanime. Je sais maintenant que les impressions sensorielles, agréables ou non, s’effaceront sans regret et sans affliction, dans le profond silence de mon cœur.

« Tu ne penses pas à ce que je ne pense pas ? »
Image : downdogboutique.com/

Ce récit est une métaphore des Enseignements Vipassana, méditation transmise il y a 2500 ans par le Bouddha Gautama. Par sa pratique, tous les mécanismes et schémas du mental sont mis à nu, tous les conditionnements sociaux-culturels et religieux, qui sclérosent les âmes depuis des siècles, se détachent peu à peu. Les jugements, l’intolérance, l’égoïsme se consument au contact d’une vigilance infaillible. Cette discipline spirituelle dissipe progressivement toute attitude anxiogène face à l’existence car elle révèle les codes qui régissent ce monde et dévoile les aspects les plus subtils de la nature humaine.