Contes

Les Contes

Le conte est ce que les bouddhistes appellent « moyen habile » pour sortir le mental des schémas et des concepts qui le maintiennent dans des vues restrictives tant sur l’être que sur l’ensemble de la manifestation.

Les récits, souvent basés sur des faits du quotidien, enrichissent les enseignements de situations et d’images qui offrent une approche innovante, pertinente et vivante de la doctrine. La métaphore de l’histoire est mise en concordance avec les évènements familiers de l’existence et ce lien devient une référence de réflexion.

Les paroles du Maître ne sont plus alors des préceptes lointains et abscons mais s’intègrent parfaitement dans les actes, comportements et décisions de tous les jours.

Avec le conte, la pensée sclérosée se déstructure et laisse place à un esprit clair et spacieux, capable de pénétrer les arcanes de la Discipline tout en octroyant une bonne aperception de la Réalité.

La parabole des aveugles et de l’éléphant

Il y avait jadis un roi nommé Face de Miroir, qui réunit une fois des aveugles de naissance et leur dis: « Ô aveugles de naissance, connaissez-vous les éléphants? »
Il répondirent : « Ô grand roi, nous ne les connaissons pas, nous n’en avons aucune notion. » Le roi leur dit encore : « Désirez-vous connaître leur forme? »
-Nous désirons certes la connaître. »

Aussiôt, le roi ordonna à ses serviteurs d’amener un éléphant et aux aveugles de toucher eux-mêmes l’animal avec leurs mains. Parmi ceux-ci, certains en tâtant l’éléphant, prirent la trompe et le roi leur dit :  » Ceci est l’éléphant. » Les autres, en tâtant l’éléphant, saisirent soit l’oreille, soit les défenses, soit la tête, soit le dos, soit le flanc, soit la cuisse, soit la queue, etc…

À tous, le roi dit : « Ceci est l’éléphant. » Alors le roi Face de Miroir fit écarter l’éléphant et demanda aux aveugles : « De quelle nature est l’éléphant? »
Les aveugles qui avaient prit la trompe dirent : « L’éléphant est semblable à un timon courbé. »
Ceux qui avaient pris l’oreil dirent : « L’éléphant est semblable à un van. »
Ceux qui avaient pris une défense dirent : « L’éléphant est semblable à un pilon. »
Ceux qui avaient pris la tête dirent : « L’éléphant est semblable à un chaudron. »
Ceux qui avaient pris le dos dirent : « L’éléphant est semblable à un monticule. »
Ceux qui avaient pris le flanc dirent : « L’éléphant est semblable à un mur. »
Ceux qui avaient pris la cuisse dirent : « L’éléphant est semblable à un arbre. »
Ceux qui avaient pris la queue dirent : « L’éléphant est semblable à une corde. »

Kathryn Fanelli, 2011, https://tricycle.org/magazine/blinded-views/

Ils s’accusèrent tous mutuellement d’avoir tort. Les uns disaient : « C’est ainsi. » Les autres répliquaient : « Non, ce n’est pas ainsi. » Au lieu de s’apaiser, leur discussion devint une querelle. Quand le roi vit cela, il ne put s’empêcher de rire, puis il prononça cette stance : « Les aveugles ici réunis se disputent et se querellent. Le corps de l’éléphant est naturellement unique, ce sont les perceptions différentes qui on produit ces erreurs divergentes. »

Le Bouddha dit : « Ô moines, il en est de même des doctrines diverses des hétérodoxes. Ils ne connaissent ni la vérité de la douleur, ni la vérité de l’origine, ni la vérité de la cessation, ni la vérité de la Voie. Chacun d’eux produit une opinion différente de celles des autres et ils se critiquent mutuellement. Chacun prétend avoir raison et cela fait naître les disputes et les querelles.

A quel point nous attachons-nous à nos croyances et points de vue ? Même quand ils sont justes, devons-nous nous y accrocher ? Avec cette parabole, le Bouddha non seulement nous montre que nos perceptions sont relatives et que chaque individu a sa propre vision des choses, mais il nous rappelle aussi l’importance de les tenir d’une main légère. S’agripper et s’identifier à nos croyances, à nos pensées ne nous apporte que conflit et dispute. Le désaccord est essentiel dans cette vie, mais si nous ouvrons la main, le cœur, nous pouvons voir plus loin, plus large, et tendre vers une harmonie malgré nos différences.

Parabole originaire de l’Udana 6.4, canon Pali, raconté par Arduinna sur www.ygora.net 2000-2005 (http://www.oldwishes.net/ygora/nav/recits/contes/monde/asia/asia_38.htm). Commentaire d’après Andrew Olendzki dans la revue bouddhiste américaine, Tricycle (https://tricycle.org/magazine/blinded-views/)

Krisha Gotami et la graine de moutarde

Dans le livre tibétain de la vie et de la mort, Sogyal Rinpoché raconte l’histoire de Krisha Gotami, une jeune femme qui eut la chance de vivre au temps du Bouddha. Quand son premier enfant eut environ un an, il tomba malade et mourut. Ecrasée de chagrin, serrant le petit corps contre elle, Krisha Gotami se mit à errer dans les rues, implorant ceux qu’elle rencontrait de lui donner un remède qui rendrait la vie à son enfant. Certains l’ignorèrent, d’autres se moquèrent d’elle, d’autres encore la crurent folle, mais finalement, sur le chemin, un homme sage lui dit que la seule personne au monde pouvant accomplir le miracle qu’elle réclamait était le Bouddha.

Elle alla donc voir le Bouddha, déposa le corps de son enfant à ses pieds et lui raconta son histoire. Le Bouddha l’écouta avec une infinie compassion, puis lui dit doucement « il n’y a qu’un remède au mal qui t’assaille. Descends à la ville et rapporte-moi une graine de moutarde provenant d’une maison où il n’y a jamais eu de mort. »

Transportée de joie, Krisha Gotami se mit immédiatement en route pour la ville. S’arrêtant à la première maison qu’elle vit sur son chemin, elle dit : « le Bouddha m’a demandé de lui rapporter une graine de moutarde provenant d’une maison qui n’a jamais connu la mort. »

« Beaucoup de gens sont morts dans cette maison » lui fut-il répondu. Elle se rendit à la maison suivante : « notre famille a connu des morts innombrables », lui dit-on. De même à la troisième et à la quatrième maison. Finalement, ayant fait le tour de la ville, elle réalisa que la requête du Bouddha ne pouvait être satisfaite.

Elle emporta le corps de son enfant au cimetière et lui adressa un dernier adieu, puis elle s’en retourna auprès du Bouddha. Celui-ci lui demanda : «  as-tu apporté la graine de moutarde ?

– Non, dit-elle. Je commence à comprendre ce que vous avez voulu me montrer. Le chagrin m’a aveuglée et j’ai cru que j’étais la seule à avoir été éprouvée par les souffrances de la mort.
– Pourquoi es-tu revenue ? demanda le Bouddha,
– Pour vous demander de m’enseigner la vérité sur la mort, sur ce qui est au-delà de la mort et sur ce qui, en moi, peut ne pas mourir. »

Le Bouddha commença alors à lui donner son enseignement : « si tu veux connaître la vérité sur la vie et la mort, tu dois réfléchir continuellement à ceci : la seule loi dans l’univers qui ne soit pas soumise au changement est que tout change et que tout est impermanent. La mort de ton enfant te permet de voir à présent que le royaume dans lequel nous vivons – le samsara – est un océan de souffrance intolérable. La seule et unique voie qui peut te conduire hors de cette ronde incessante des naissances et des morts est le chemin de la libération.

Parce que tu as fait l’expérience de la douleur, tu es maintenant prête à apprendre ; puisque ton cœur commence à s’ouvrir, je vais te montrer la vérité. »

Krisha Gotami s’agenouilla à ses pieds et elle le suivit tout le reste de sa vie. Vers la fin, dit-on, elle atteignit l’éveil. 

Le roi et le sage

Artiste inconnu – Domaine public – https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=32255192

Un roi vivant jadis dans un pays du Moyen-Orient était continuellement déchiré entre le bonheur et le découragement. La moindre petite chose le contrariait beaucoup ou provoquait chez lui une réaction vive et sa félicité se transformait vite en déception et désespoir. Vint un temps où le roi en eut finalement assez de lui et de la vie. Il commença à se mettre en quête d’un moyen de s’en sortir. Il envoya quérir un sage qui vivait dans son royaume et que l’on disait illuminé. Lorsque le sage arriva à la cour, le roi lui dit : « Je veux être comme toi. Peux-tu me donner quelque chose qui m’apportera l’équilibre, la sérénité et la sagesse ? Je suis prêt à payer n’importe quel prix. »

Le sage répondit ainsi au roi : « Je peux peut-être vous aider. Mais le prix à payer est si grand que votre royaume tout entier ne suffirait pas. Par conséquent, ce sera un cadeau que je vous ferai, si vous voulez bien l’honorer. » Le roi lui donna sa parole et le sage partit.

Quelques semaines plus tard, le vieux sage revint et tendit un coffret en jade sculpté au roi. Après avoir ouvert le coffret, le roi y trouva un simple anneau d’or. A l’intérieur de l’anneau, il y avait une inscription, qui disait : « Cela aussi passera. »
« Quelle est la signification de cette inscription ? » demanda le roi. « Portez cet anneau en tout temps, lui répondit le sage. Quoi qu’il arrive, avant de qualifier les choses de bonnes ou de mauvaises, touchez l’anneau et lisez-en l’inscription. Ainsi vous serez toujours en paix. »

Conte initiatique cherokee

Un vieil indien initiait ainsi son petit fils à la vie :

– « Une lutte est en cours à l’intérieur de moi, disait-il à l’enfant. C’est un conflit terrible entre deux loups. L’un est plein d’envie, de colère, d’avarice, d’arrogance, de ressentiment, de mensonge, de supériorité, de fausse fierté. L’autre est bon, il est paisible, heureux, serein, humble, vrai et rempli de compassion. Cette lutte a aussi lieu en toi, mon enfant, et en chaque personne.

Le petit-fils réfléchit un instant et interrogea son grand-père :
– Lequel de ces deux loups va gagner le combat ?

Le vieil indien répondit simplement :
– Celui que tu nourris ».